Portrait·À lire

Coumba Touré, archiviste du futur

Rédaction ACA··8 min
Coumba Touré, archiviste du futur

Comment une DJ-bibliothécaire dakaroise est devenue la mémoire vivante des musiques afro-électroniques.

Dans une cave du Plateau, à Dakar, Coumba Touré aligne les vinyles comme on aligne des indices. Sept mille références. Trente ans de musiques d'Abidjan, Bamako, Kinshasa et Lagos, dont le matériau original — pressages limités, démos jamais signées, cassettes orphelines — risquait, sinon, de partir en cendres.

« Quand mon oncle est mort en 2014, on a découvert deux malles dans son grenier. Tout y était : Touré Kunda quand ils étaient encore inconnus, des enregistrements de mariage, des labels disparus », raconte-t-elle. C'est de cette découverte qu'est née la collection. Puis le projet, lentement, est devenu archive.

Une économie de la mémoire

Là où la plupart des historiens travaillent à reconstituer ce qui a été dit, Coumba Touré reconstitue ce qui a été joué. La différence est de taille. La musique africaine du dernier demi-siècle, faute d'institutions et de major labels solides, a circulé presque exclusivement via des circuits informels : K7 dupliquées au coin de la rue, vinyles repressés à 200 exemplaires, fichiers MP3 échangés sur Bluetooth en sortie de boîte de nuit.

« Personne ne consigne ces chaînes-là », explique-t-elle. « Si on ne crée pas la trace nous-mêmes, dans dix ans c'est perdu. » Sa collection numérise tout : pochettes, livrets, étiquettes de cire. Chaque morceau reçoit une fiche : producteur, ingénieur du son, lieu d'enregistrement, contexte politique. C'est un travail de bibliothécaire qui aboutit à un objet de DJ.

De la cave au club

Car la deuxième vie de cette archive, c'est le dancefloor. Coumba Touré joue à Berlin, Lisbonne, New York, et bien sûr Paris. Ses sets durent quatre heures et tracent des lignes : du highlife ghanéen 1972 aux producteurs amapiano 2024, en passant par les expérimentations électro de Francis Bebey dans les années 80.

« Le club, c'est l'endroit où ces musiques redeviennent vivantes. Quand un morceau abandonné depuis quarante ans fait danser deux cents personnes, l'archive a réussi sa mission. »

Le pari semble fonctionner. Plusieurs labels indépendants — Awesome Tapes from Africa, Hot Casa, Strut, Akwaaba Music — la consultent pour leurs rééditions. Quand un artiste afro-électronique fait sortir un album, son crew écoute désormais Coumba avant de bookmark Spotify.

Un commun à construire

Reste la question politique. À qui appartient cette archive ? « Pas à moi, en tout cas. » L'objectif à cinq ans : un fonds documentaire ouvert, accessible aux chercheurs et aux jeunes producteurs, hébergé conjointement à Dakar et au Centre Pompidou. Les premières discussions ont eu lieu fin 2025.

En attendant, on peut suivre Coumba Touré tous les premiers samedis du mois sur Rinse FM Paris, où elle anime une émission appelée — sans détour — L'autre histoire des musiques noires.

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